Samedi 20 février 2010
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... la journée ordinaire d'une jeune fille, où tout bascule ...
Petite bourgade métissée quelque part en france. Line, jeune fille comme tant d'autres, n'a pourtant pas une vie comme toutes les autres. Un beau père brutal
qui passe dorénavant ses jours dans un fauteuil roulant, une mère ingrate qui lui en veut pour d'obscures raisons dont elle est seule à connaitre concernant ce qu'une génitrice sans âme peut
reprocher à son unique enfant. Ajoutez à cela quelques paumés lui courant derrière dans le seul but d'entr'apercevoir le fond de sa petite culotte pour y glisser la main, un travail peut
ragoûtant où rivalités futiles y composent le quotidien, supervisé par un patron sec aux décisions expéditives, vous obtiendrez l'ambiance dans laquelle Line passe ses journées à tenter d'y
trouver une once d'humanité.
Cette humanité, elle la trouvera auprès de Demo, évoluant lui aussi dans cette bourgade sans pour autant y avoir plus d'attache que cela . Son rêve ? Pour lui
ce serait de partir, loin, plus loin qu'ici et l'emmener là bas, là où rien d'autre n'y sera pareil ...
Sorti en Novembre 2006 aux éditions Emmanuel Proust, Mauvaise Line contraste d'un univers fort, violent,
où la réalité vient s'imprégner d'immondes monstres sous forme de visions lorsque la colère, le sang et la rage viennent prendre le dessus.
Mauvaise Line pourrait être la journée ordinaire d'une jeune fille mais en est aux antipodes, le jour où tout bascule dans la vie de cette fille, le jour où les non dits et cachotteries
remontent à la surface et donnent un sens à ce mal-être.
Pour vous présenter cet album, le dessinateur et coloriste Stefan Thanneur à accepté de répondre à
quelques questions au sujet de Mauvaise Line.

Q: Bonjour Stefan, tout d’abord pourrais tu te présenter, nous dire qui tu es ?
Je suis né en 1970 dans l’Est de la France, à Belfort, et je vis et travaille en région parisienne.
Je suis arrivé à Paris fin 1988 pour y étudier les Arts graphiques et une fois mon diplôme en poche, j’ai commencé à travailler comme directeur artistique free lance pour des clients dans
l’édition, la musique, la mode… Mais j’ai et j’aurai toujours beaucoup de mal à accepter les contraintes et les compromis dans le contexte toujours plus politique des projets commerciaux.
Alors depuis quelques années, je consacre plus de temps à mon travail d’auteur, qui va du roman graphique au dessin d’Art ou à la photographie. J’ai besoin de sens dans ce que j’entreprends. Et
ce sens, je ne peux le trouver aujourd’hui que dans l’art. Dans un contexte décomplexé, où je peux exprimer ma vision des choses.
Q: De quelle manière as tu abordé la création graphique de Mauvaise Line ?
L’idée de départ était de faire un petit one-shot en noir et blanc. Mais en travaillant avec Laurent Bouhnik sur la mise au point du
scénario et les premières recherches graphiques de personnages et d’ambiance, j’ai peu à peu évolué dans ma réflexion.
L’histoire de Laurent étant déjà très glauque, aborder ce type de récit avec des couleurs en aplat, denses et franches – comme on peut en trouver dans le cinéma d’animation –, me paraissait un
challenge plus excitant. Je recherchais une autre forme de radicalité : accentuer, par ces images aux couleurs vives, la violence du récit et rendre celui-ci plus dérangeant encore qu’il ne
l’aurait été avec des illustrations en noir et blanc.
Laurent n’était pas totalement convaincu. Je crois qu’il s’était imaginé l’album d’une certaine façon, et n’arrivait pas à se l’enlever de la tête. Mais c’est finalement en discutant du projet
avec Emmanuel Proust, notre éditeur, que la décision de faire l’album en 80 planches couleur a été prise.

Q: Comment s’est déroulée la collaboration avec Laurent Bouhnik ?
L’histoire avait à l’origine été écrite pour le cinéma. Laurent voulait en faire un court-métrage, si ma mémoire est bonne. Son
scénario était donc écrit d’une façon totalement différente de celle d’un scénario classique de bande-dessinée, toujours très défini, cloisonné. Du style : « Planche 1, case 1 :
blah blah blah… ». Là, tout était écrit dans la continuité. Il y avait les dialogues et quelques descriptions. I
l me restait donc beaucoup d’espace
d’expression. Au delà du thème et du personnage de Line, c’est aussi ça qui m’a plu et convaincu de travailler avec Laurent sur ce projet. Après ma première expérience de collaboration avec un
scénariste, je ne voulais plus être guidé et encadré. Je m’y étais senti trop à l’étroit. Je voulais adapter une histoire, et pouvoir exprimer ma vision de cette histoire.
On a passé quelques mois à échanger : j’avançais sur des recherches graphiques, des illustrations d’ambiance, des esquisses de planches,… et Laurent s’en nourrissait pour adapter ou modifier
son récit.
Ce fut notre moment de collaboration. Une fois qu’on s’est mis d’accord sur la mouture définitive, il ne me restait plus qu’à dessiner… ce qui a pris pas mal de temps. J’ai d’abord réalisé
un story board de l’ensemble de l’album. Une fois cette étape validée par Laurent et l’éditeur, j’ai attaqué le crayonné et l’encrage des planches de façon traditionnelle. Et la dernière étape
fut la mise en couleur sous Photoshop.
Laurent étant quelqu’un qui fonctionne beaucoup dans l’urgence, avec toujours cinquante projets en cours, je pense que son intérêt et son implication se sont peu à peu estompés.
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par étape: page 24 - storyboard
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par étape: page 24 - crayonné
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par étape: page 24 - encrage
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par étape: page 24 - encrage + couleurs
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Q: 3 ans après la sortie de Mauvaise Line, quel regard portes-tu sur l’ouvrage ?
Je suis toujours très satisfait de cet album. L’objet est au final très proche de l’idée que je m’en faisais. J’ai eu le privilège
d’avoir un certain contrôle sur la conception et la fabrication du livre, jusqu’au suivi de l’impression. C’est exceptionnel, pour un petit auteur comme moi.
Après, avec du recul, je lui trouve toujours quelques défauts comme, par exemple, le rapport texte/image qui aurait certainement pu être plus fort, notamment dans les scènes de fin. Quelques
dessins que je trouve foireux, aussi…

Q: Pour en revenir au graphisme, justement. Peut-on parler d’une influence quelconque sur le style graphique de Mauvaise Line ?
Ça me paraît en tout cas beaucoup moins évident que pour le style graphique de mon premier album, La hyène, qui était très influencé par l’école anglo-saxonne du graphic novel de l’époque,
avec les Kent Williams, Bill Sienkiewicz, Dave Mc Kean, Simon Bisley... J’étais étudiant et tellement heureux de travailler sur
mon premier album que c’était bien l’essentiel. Je n’ai pas été très regardant sur le scénario et la façon de l’aborder. Je me faisais surtout plaisir. Et ces auteurs prenaient de telles libertés
graphiques… ça correspondait parfaitement à mon état d’esprit à ce moment-là. Aujourd’hui, c’est l’idée que je me fais de l’histoire, ce que je souhaite évoquer à travers elle, qui
conditionne son esthétique. J’appréhende le médium comme un réalisateur de cinéma qui déciderait de collaborer, au gré des projets, avec tel ou tel chef opérateur. Comme je le
disais précédemment, ce sont les recherches graphiques et ces échanges avec Laurent lors du processus de création qui ont peu à peu façonné le style de Mauvaise Line. Cette volonté de
décalage entre une histoire noire et des images très « propres », précises et colorées. Je voulais que ce soit graphique, mais surtout fluide et lisible.
Ce n’est donc pas une influence, mais une multitude. Tu peux, par exemple, associer le parti pris stylistique de mon encrage à des courants artistiques comme celui des grands maîtres du tatouage
traditionnel japonais, voire ceux de la ligne claire franco-belge. Mais l’expérience accumulée dans mon travail de designer graphique joue aussi son rôle. Dans le découpage, la mise en page, les
cadrages, le placement des bulles, etc.
Q: Le temps de travail est un vecteur important dans la réalisation d'un album. Combien de temps t’a pris la mise en image
de Mauvaise Line une fois la trame validée et avant l’envoi à l'éditeur ?
Le temps a été horriblement long. On peut estimer ça à environ une semaine par planche.
Le pire, c’est que mon exigence graphique évoluait et s’affinait au fur et à mesure de l’avancement du projet. C’était sans fin. Heureusement, mon éditeur a été
plus que patient.
Q: On retrouve au milieu de l’album deux planches presqu’intégralement au trait, en noir et blanc. Peux-tu nous en dire
plus sur ce choix graphique ?
C’est un moment clé dans le déroulement de l’histoire. Un moment pur et intense.
Tellement rare dans la vie de cette jeune fille que je devais le singulariser aussi par le graphisme.
Q: L'histoire de Mauvaise Line pourrait s’inspirer de faits réel, est-ce le cas ?
C’est une question à poser à Laurent. Mais il est clair que son expérience personnelle et quelques anecdotes entendues ici ou là ont
nourri ce récit.
Par exemple, je suis sûr que la scène de glande dans la Fuego, devant le bar, a certainement dû parler à beaucoup de mecs ayant passé leur jeunesse dans un trou en province…
Q: Parmi les thèmes abordés dans Mauvaise Line, la musique est très présente, dans multitude de petits détails. Est-ce un
point important pour toi ?
La musique fait partie de l’environnement de Line et des autres jeunes personnages. C’est incontournable si l’on veut traiter la
jeunesse avec un minimum de justesse. Depuis les années 60/70, des générations des jeunes ont utilisé la musique comme vecteur social. C’est un moyen de s’affirmer. Mais il ne s’agit pas, à
proprement parler, d’une thématique de l’album.
Q: D’ailleurs en parlant de cela, travailles-tu en musique ? Et si oui, qu'est ce qui vibre sur tes enceintes à ce moment-là
?
Le dessin et la musique sont tout simplement mes plus grandes passions, et sont presque indissociables dans mon esprit. Tel un junkie,
j’ai « sombré » dans le dessin et la musique simultanément. Le souvenir qu’il me reste du moment où j’ai commencé à prendre conscience du bien-être et de l’excitation que me procuraient
ces deux arts, je devais avoir 10 ou 11 ans. C’était lorsque j’allais avec mes parents chez un de mes oncles, que ma sœur avait surnommé « Tonton Pop ». J’étais fasciné par ses
collections de bandes dessinées et de disques. C’est chez lui que, pour la première fois, j’ai découvert les travaux de tous ces auteurs qui travaillaient dans Pilote et Métal Hurlant : Moebius, Bilal, Druillet, Tardi, Caza, Comès… Et à côté de ces livres, je tombais
sur des pochettes de disque
totalement hallucinantes. Ça allait de Grateful Dead à Yes en passant par les Floyd, Santana ou Uriah Heep. Au milieu de ces sons et de ces visuels, c’était
comme se retrouver dans la quatrième dimension ! Plus tard, vers 14 ans, j’ai commencé à m’investir dans la scène underground metal, à correspondre avec des aficionados du monde entier, à
faire du tape-trading (s’échanger des cassettes) et collaborer avec des fanzines pour des illustrations et des chroniques. Autant dire qu’à cette époque, une fois les cours terminés, je passais
la majeure partie de mon temps dans ma chambre, à écouter d’obscures cassettes-demo de thrash ou de death metal que je venais de recevoir au courrier le matin même, tout en étant le nez sur ma
feuille blanche, un rotring en main, à dessiner des zombies en skateboard, des crânes, des logos totalement illisibles !… Tout ça pour dire qu’aujourd’hui, si la chambre s’est transformée en
atelier et mes goûts musicaux sont plus éclectiques, il n’y a pas un jour où je travaille sans musique. D’autant plus quand je suis sur un album. Sur Mauvaise Line, je me suis servi de la musique
comme d’une bande son, pour stimuler mon imaginaire et m’immerger dans les ambiances et l’univers de certaines scènes. Il m’est arrivé d’écouter un album en boucle pendant toute la durée de
réalisation d’une planche, juste pour être dans le mood. Je me souviens que c’était beaucoup de musique instrumentale. Du Godspeed You! Black Emperor, ce genre de truc…
Mais en général, j’ai besoin de quelque chose d’assez dynamique pour bosser. Je pourrais vite péter un plomb si tu m’imposes Vincent Delerm !…
Q: Et un projet plus musical, cela te tenterait ?
Ça me tente tellement que le roman graphique sur lequel je travaille actuellement, qui s’appelle Mvsica Satanæ, a pour contexte la genèse d’un des mouvements
musicaux les plus radicaux. L’avènement du black metal, dans la Norvège des années 90.
C’est mon premier projet solo, mon premier scénario. Une vision évidemment très personnelle de la véritable histoire de ce mouvement, pas un documentaire. On y suit trois personnages, une fille
et deux garçons, dans un microcosme où l’extrémisme artistique vire rapidement au fait divers sordide. Un récit sombre encore une fois, presque gothique. Dans lequel je continue à développer
cette thématique de la jeunesse amorcée avec Mauvaise Line, cette période de post-adolescence.

propos recueillis par Darianello
les visuels de cette chroniques sont © Stefan Thanneur
http://www.manifeste.net
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Par Darianello
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Publié dans : Interview
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